LES ARMES DES COMANCHEROS

Traduction d’un article de W. AUSTERMAN paru dans D.G.W. Blackpowder Annual 1990

Comanchero ! Pour ceux qui vivaient le long des rives sauvages de la frontière du sud-ouest au milieu et Ă  la fin des annĂ©es 1800, ce mot-lĂ  Ă©voquait autant une Ă©pithète remplie de haine qu’un nom dĂ©finissant une certaine classe d’hommes. Pendant presque un siècle, les caravanes de chars Ă  bĹ“ufs et de mules passèrent vers l’est depuis le Nouveau Mexique Ă  travers les Staked Plains, les Plaines JalonnĂ©es, pour atteindre les lieux de rendez-vous avec certaines des tribus d’Indiens les plus fĂ©roces du contient. C’est lĂ , dans l’ombre de la faille lugubre d’un canyon ou le long d’un dĂ©filĂ© sans nom taillĂ© par l’érosion de la pluie, qu’ils Ă©changeaient leurs marchandises contre des peaux de bison, du bĂ©tail, des chevaux, des mules ou des prisonniers Blancs. Courtiers en aviditĂ© et en misère humaine, les Comancheros exerçaient leur trafic sordide dans cette contrĂ©e sauvage avec la certitude arrogante d’hommes qui savaient que la force de la loi ne s’étendait pas plus loin que lĂ  oĂą la poudre, les capsules et les balles rondes ne pourraient la porter. A l’époque oĂą le mĂ©tier de Comanchero atteignit son apogĂ©e dans les annĂ©es qui suivirent la Guerre Civile, leurs rangs comptaient de tout, des Anglos renĂ©gats et des New Mexicains sans scrupules, aux Indiens Pueblo prĂŞts Ă  faire des affaires avec leurs anciens ennemis si le prix y Ă©tait. Quelques Comancheros se contentaient de rencontrer les protagonistes sur leur propre terrain pour les ventes. D’autres chevauchaient avec les bandes de guerriers qui s’élançaient vers le Sud depuis les hautes plaines vers le Texas, ou bien par le Nord vers le Kansas et le Colorado, en prĂŞtant leur intelligence de prĂ©dateurs Ă  la fĂ©rocitĂ© de leurs clients au fur et Ă  mesure que ceux-ci choisissaient les cibles pour leurs raids. Tous les Comancheros vivaient littĂ©ralement grâce aux armes, et celles qu’ils utilisaient ou Ă©changeaient constituaient les variations de leur commerce morbide. Il existe des traces aussi anciennes que 1780, oĂą l’on retrouve des bandes d’aventuriers du Nouveau Mexique qui dĂ©fiaient les prohibitions gouvernementales Ă  rechercher les tribus des plaines Ă  l’Est, pour leur commerce. Ces trafiquants acquirent une connaissance intime de la rĂ©gion ainsi que des meilleurs chemins Ă  prendre pour traverser sa surface aride.

Vers l’étĂ© de 1810, des groupes de cinquante trafiquants, voire plus, rencontraient des Ute, des Kiowas et des Comanches avec la bĂ©nĂ©diction du gouvernement provincial Mexicain de Santa Fe. Les autoritĂ©s se rendaient compte que ce commerce pouvait servir de tampon très efficace aux incursions amĂ©ricaines en territoire Espagnol. Lorsque Ă©clata la Guerre du Mexique en 1846, les chariots des Comancheros avaient tracĂ© des sillons profonds dans la terre qui longeait la rivière Canadian, s’écartant et se perdant comme les brins d’une vieille corde cassĂ©e Ă  l’intĂ©rieur d’un dĂ©sert que CORONADO, trois siècles plus tĂ´t, avait appelĂ© « El Llano Estacado Â», les « Staked Plains Â», les plaines marquĂ©es de jalons. Un trafic important se faisait entre les AmĂ©ricains et Santa Fe depuis le dĂ©but des annĂ©es 1820, et les armes Ă  feu Ă©taient parmi les marchandises les plus convoitĂ©es. Le marchand du Missouri Albert SPEYER passa tout un lot de Fusils Mississippi Modèle 1841 en contrebande Ă  Santa Fe, Ă  la veille mĂŞme de l’invasion amĂ©ricaine du Nouveau Mexique. D’autres armes suivirent avec les caravanes qui arrivaient dans le sillage de l’annexion amĂ©ricaine du territoire. On ne peut pas vraiment faire de documentation bien prĂ©cise sur tous les types d’armes Ă©changĂ©es avec les Indiens pendant la pĂ©riode prĂ©cĂ©dant immĂ©diatement la Guerre Civile, mais certaines marques d’armes Ă©taient stockĂ©es tout Ă  fait normalement Ă  la fois par des marchands Ă  jour de leur licence, et par des trafiquants illicites. Des fusils Ă  silex ou Ă  percussion fabriquĂ©s par des firmes comme Leman, Henry, Tryon et Deringer Ă©taient largement distribuĂ©es dans les plaines aux alentours de 1850. Ces armes solides et prĂ©cises constituèrent des produits de première nĂ©cessitĂ© pour les trente annĂ©es çà venir. Ironiquement, après la Guerre Civile, le gouvernement des Etats Unis aida indirectement les Comancheros Ă  prospĂ©rer. La vente de milliers d’armes en surplus Ă  des prix cassĂ©s augmenta les inventaires des trafiquants Ă  peu de frais pour eux. Ainsi, en Novembre 1867, l’arsenal de Fort Leavensworth mit 19 551 fusils Ă  la vente publique en un jour, sans demander Ă  tous ceux qui en voulaient d’oĂą venait leur argent comptant. Un autre exemple typique fut la vente qui se tint Ă  l’arsenal U.S. de San Antonio, Texas, en Janvier 1868, quand on mit sur le marbre 311 carabines Burnside Ă  chargement par la culasse, 800 fusils rayĂ©s Enfield, 250 mousquets Ă  canon lisse, 400 revolvers Colts et 81 revolvers Remington.

Les nouvelles armes arrivèrent vite aux mains des hostiles. En Ă©tĂ© 1866, le Lieutenant Colonel E.H. BERGMAN, officier commandant Ă  Fort Bascom, New Mexico, commit l’imprudence d’emmener un dĂ©tachement au cĹ“ur du territoire Comanchero dans un effort pour rĂ©cupĂ©rer du bĂ©tail volĂ© chez des fermiers. Utilisant deux Comancheros capturĂ©s comme guides, le Colonel atteignit un village Comanche situĂ© presque Ă  250 miles au Sud-Est du poste. Il y avait 160 habitations dans le village, abritant au moins deux fois autant de guerriers. L’officier nota que chaque brave arborait un revolver Ă  sa ceinture et Â« une grande partie d’entre eux Ă©tait armĂ©s de deux pistolets. Â» Au moins la moitiĂ© des guerriers prĂ©sents Ă©taient soit des prisonniers Mexicains qui avaient grandi depuis l’enfance parmi les Comanches, ou des Comancheros Mexicains qui vivaient volontairement parmi les hommes de la tribu. Il s’en sortit sans combattre, mais il avait perdu. L’affluence des armes entraĂ®na une recrudescence des raids, pas seulement vers le Texas et le Nouveau Mexique, mais aussi sur la Piste de Santa Fe. En Janvier 1867, un officier du 3ème. Infantry en poste Ă  Fort Dodge, Kansas, remarquait : Â« Entre les ventes lĂ©gales par les agents et les trafiquants, les Indiens n’ont jamais Ă©tĂ© aussi bien armĂ©s qu’aujourd’hui. Plusieurs centaines d’Indiens ont visitĂ© le poste, et tous avaient des revolvers en leur possession. Une grande majoritĂ© avait deux revolvers, et beaucoup d’entre eux en avait trois. Les Indiens ne cachent pas qu’ils ont plein d’armes et de munitions en cas de problèmes au printemps… Pour un revolver, un Indien donnera dix, voire vingt fois, le prix qu’il vaut, en chevaux et en fourrures. Â» Ce mois d’AoĂ»t-lĂ , apparurent encore plus d’armes de surplus lorsque les hostiles attaquèrent une caravane de chariots 160 miles Ă  l’ouest de Fort Harker, Kansas. On rapporta que les braves Ă©taient armĂ©s Â« de fusils Spencer, de Sharps, et de mousquets Enfield, et qu’ils avaient des munitions Ă  foison. Â»Pour des raisons Ă©videntes, les Comancheros ne gardèrent pas de suivi comptable de leurs ventes, mais quelques traces matĂ©rielles ont survĂ©cu pour nous indiquer quelles sortes d’armes Ă  feu figuraient dans leur commerce avec les Indiens.

En 1976, le Llano Estacado Museum de Plainview, Texas, publia le rapport d’une fouille archĂ©ologique sur un site de trafic Comanchero. SituĂ© au Nord-Est du contĂ© de Floyd, Texas, le site Ă©tait constituĂ© de ruines de trois tranchĂ©es-abris surplombant Quitaque Creek, et un quatrième abri trouvĂ© un quart de mile en amont. Les fouilles rĂ©vĂ©lèrent que les tranchĂ©es avaient Ă©tĂ© creusĂ©es Ă  l’origine sur une profondeur de quatre pieds dans le sol de la colline, et qu’elles avaient Ă©tĂ© surplombĂ©es de murs et de toits en troncs de cotonniers avec des branches recouvertes de peaux de bison. Mesurant 18 pieds sur 13 pieds, avec au milieu le foyer et le passage pour l’entrĂ©e, les structures contenaient une abondance d’artefacts, dont la plupart dataient de la pĂ©riode entre 1870 et 1880. L’une des tranchĂ©es contenait les restes de pas moins de quatre armes. La seule arme de poing parmi elles Ă©tait un revolver Ă  percussion Remington Modèle 1861 en calibre .44. Arme de poing militaire et civile couramment rencontrĂ©e sur la frontière, le Remington avait l’avantage de prĂ©senter une carcasse fermĂ©e qui le rendait plus solide que son rival le Colt. La possibilitĂ© de le faire fonctionner avec de la poudre en vrac, des capsules et des balles comme munitions constituait Ă©galement un avantage, car les cartouches mĂ©talliques dont avaient besoin les revolvers plus modernes Ă©taient souvent difficiles Ă  trouver et toujours chères. Il a Ă©tĂ© facile d’identifier deux des trois armes longues restantes trouvĂ©es dans la tranchĂ©e. L’une Ă©tait un fusil Modèle 1841 Â« Mississipi Rifle Â». A chargement par la bouche, fonctionnant Ă  percussion et en calibre .54, c’était l’arme rĂ©glementaire standard dans les rĂ©giments U.S. de fusiliers Ă  cheval, de 1840 Ă  1861, et elle vit du service chez les Texas Rangers en plus d’avoir Ă©tĂ© une arme populaire chez les immigrants en route vers la Californie. Les garnitures en laiton et la platine jaspĂ©e du Modèle 1841, une arme dĂ©jĂ  familière dans les Plaines du Sud au milieu des annĂ©es 1850, en faisaient une pièce agrĂ©able pour l’œil d’un Indien. La grosse balle que l’on utilisait en 1841 Ă©tait capable de mettre Ă  terre tous les gibiers que l’on pouvait rencontrer dans la rĂ©gion. On trouva aussi une carabine Starr en .54, sans la crosse ni le fĂ»t, mais mĂ©caniquement intacte lorsqu’on la sortit de la tranchĂ©e. Cette arme Ă  chargement par la culasse, brevetĂ©e par Ebenezer STARR en 1858, ressemblait extĂ©rieurement Ă  la Sharps, plus populaire. Son bloc de culasse articulĂ© sur charnière permettait un chargement facile avec les cartouches en lin ou en papier que chambraient les 20 000 premières Starr du contrat passĂ© avec le gouvernement. Ce premier contrat fut rempli entre Juillet 1863 et DĂ©cembre 1864.

Un supplément de 5000 Starr fut vendu au gouvernement U.S. de Mars à Mai 1865, chambrées pour la cartouche métallique Spencer de .56-52. La Starr que l’on trouva dans le site de Quitaque chambrait la cartouche du Spencer. Les Kiowas et les Comanches se familiarisèrent probablement avec la Starr suite à sa mise en service avec les 2ème. et 3ème. régiments de Colorado Volunteer Cavalry en 1864. Ces unités patrouillaient dans les plaines orientales du territoire. Les Starr de surplus ne tardèrent pas à trouver leur chemin dans des chariots Comancheros pour le trafic avec les Indiens. La dernière relique d’arme trouvée par les archéologues fut le canon d’un fusil des plaines à demi-fût, fonctionnant à percussion et du type Hawken ou Leman. Ce canon au calibre de .45 mesurait trente huit pouces de la bouche à la culasse, et un pouce et un huitième en largeur. Il n’avait en dessous qu’un seul support en laiton pour la baguette de chargement. Plus long à charger que la Starr, le fusil des plaines pouvait tout de même rapporter de la viande ou faire dresser les cheveux si nécessaire.

On trouva de nombreuses douilles de cartouches pendant les fouilles, et elles constituèrent les tĂ©moins de ce que les Comancheros utilisaient ou Ă©changeaient comme autres armes. Parmi ces cartouches, on compta cinq douilles de .45-100 Remington Ă  percussion centrale. Â« Il s’agit lĂ  d’une version plus courte de la Remington Ă  douille bouteille de deux pouces et cinq huitièmes Â» nota l’archĂ©ologue, Â« et elle figurait au catalogue Sharps de 1873, tout comme la douille de .45 de deux pouces et quart. Â» De telles munitions furent probablement fournies pour des fusils Sharps pris sur d’imprudents chasseurs de bisons. On trouva Ă©galement deux douilles de .50-70 Governement Ă  percussion centrale. D’abord adoptĂ©e comme munition officielle pour les fusils et les carabines Ă  chargement par la culasse Springfield utilisĂ©s par l’U.S. Army de 1866 jusqu’à 1873, la .50-70 s’utilisait aussi dans les fusils et des carabines Sharps convertis depuis le système Ă  percussion, tout comme dans le fusil Remington Rolling-Block. La munition de .50-70 resta populaire sur la frontière, bien après le choix par les militaires de la cartouche .45-70 Government en 1873, qui lui Ă©tait supĂ©rieure au point de vue balistique. Les douilles que l’on trouva dans les fouilles de Quitaque Ă©taient toutes les deux du premier type, avec l’amorçage Benet, et faites en cuivre au lieu de laiton. On trouva cinq douilles de .56-50 pour les fusils Ă  rĂ©pĂ©tition Spencer dans les dĂ©bris du camp. Les douilles en cuivre et Ă  percussion annulaire Ă©taient marquĂ©es « F.V.V. & CO. Â» Moins puissante que la .50-70, la Spencer Ă©tait quand-mĂŞme encore populaire chez les Indiens, les soldats et hommes de la frontière. De manière surprenante, une seule douille de .45-70 fut retrouvĂ©e. Trois autres douilles, plus grosses et que l’on ne put identifier, sortirent aussi du trou. Les douilles de cartouches pour armes de poing furent plus nombreuses. On trouva dix douilles pour revolver Colt en .45, mais les marquages du fabricant n’étaient sur aucune. On trouva aussi sept douilles de Smith & Wesson Modèle Russian en calibre .44. L’une d’entre elles Ă©tait marquĂ©e « S&WR Â». Conçus par la compagnie pour le contrat militaire russe, l’arme et la cartouche Ă©taient toutes les deux disponibles sur le marchĂ© civil amĂ©ricain en 1878. Dans tous ses modèles Ă  grande carcasse, le Smith & Wesson trouva des amateurs sur la frontière, grâce Ă  son système Ă  brisure et Ă  Ă©jection multiple. Ces caractĂ©ristiques en faisaient une arme plus facile Ă  recharger que le Colt Modèle 1873 Ă  carcasse monobloc. Quatre douilles de pistolet, fortement fragmentĂ©es et que personne ne put identifier, vinrent s’ajouter aux fouilles, en mĂŞme temps qu’une paire de balles en plomb de calibre .54. Dans les deux cas, il s’agissait de projectiles en plomb pur, Ă  base creuse et Ă  deux gorges de graissage, les marques de six rayures Ă©tant encore visibles sur l’un d’eux, aplati Ă  l’impact lorsqu’il avait Ă©tĂ© tirĂ©. On trouva Ă©galement deux balles de plomb rondes en calibre .50, dĂ©jĂ  tirĂ©es et aplaties. Les quatre balles tirĂ©es furent retrouvĂ©es dans la mĂŞme structure, l’une d’entre elles ayant fini sa trajectoire dans la salle principale, les autres dans le passage servant d’entrĂ©e. Cela peut signifier, soit que les anciens rĂ©sidents Ă©taient très imprudents en manipulant leurs armes, soit qu’une bataille rangĂ©e a Ă©clatĂ© entre des gens Ă  l’intĂ©rieur de la cabane. Trois amorces Ă  percussion et dix grandes amorces pour armes d’épaule vinrent complĂ©ter la liste des objets touchant de près ou de loin les armes Ă  feu, signifiant que les armes Ă  percussion continuaient Ă  ĂŞtre populaires dans le commerce. Les reliques mises Ă  jour dans le site de Quitaque Creek ne reprĂ©sentent seulement qu’une minuscule fraction des armes et des munitions Ă©changĂ©es ou utilisĂ©es par des Comancheros ne frĂ©quentant qu’un seul des nombreux sites analogues au Texas et au Mexique de l’Est.

L’un des Ă©tudiants intĂ©ressĂ© par le trafic que pratiquaient les Comancheros, a localisĂ© et expertisĂ© pas moins de treize de ces points de rendez-vous dans un rayon de mille miles autour de Tucumcari et de Fort Bascom, New Mexico. De nombreuses reliques ayant trait aux armes Ă  feu furent aussi retrouvĂ©es dans ces sites-lĂ . Parmi elles, la collection classique de douilles de cartouches, de capsules, et de projectiles, en mĂŞme temps que les restes d’un fusil de chasse double Ă  canon sciĂ©, trouvĂ© dans un site Ă  seulement quarante miles du fort. Les armes illicitement fournies aux Indiens et provenant des râteliers des postes de l’armĂ©e n’étaient pas rares. Les Comancheros payaient de bonnes sommes pour des armes d’ordonnance, et il existait des soldats qui avaient toujours besoin d’argent liquide. Il s’ensuivit toute une Ă©pidĂ©mie de vols d’armes. En faisant l’inspection de sa compagnie de cavalerie en Janvier 1866, un officier de Fort Union, New Mexico, se rendit compte qu’il manquait cinquante cinq revolvers Ă  percussion Remington en calibre .44. Les armes, qui coĂ»taient 12,00 $ la pièce au gouvernement, partaient Ă  50,00 $ la pièce sur la frontière. Au Texas, les vols d’armes atteignirent de telles proportions qu’au mois d’AoĂ»t 1866, le War Department fut obligĂ© de publier la circulaire General Order N° 65, qui disposait : Â« Dans l’état du Texas, le prix de leurs armes sera dĂ©duit de la paie des hommes engagĂ©s qui se dĂ©barrassent ou qui perdent leurs carabines Spencer, ou les revolvers Army Colt ou Remington, Ă  raison de cent dollars l’unitĂ© pour les premières et cinquante dollars pour chacune des deux autres. Â» Les dĂ©serteurs, eux aussi, furent une source possible d’armes de contrebande. En FĂ©vrier 1867, le « Army & Navy Journal Â» rapportait que cinquante hommes du 3ème. Cavalry avaient dĂ©sertĂ© en masse de l’un des postes du Kansas, Â« …emportant avec eux chevaux, carabines, pistolets et munitions, dans l’intention probable de passer par le Nouveau Mexique avant de se disperser Ă  travers la Californie. Â» A cette Ă©poque, le 3ème Cavalry Ă©tait armĂ© de carabines Sharps et Spencer, ainsi que de revolvers Colt et Remington. Les dĂ©serteurs en route vers la Californie purent très bien avoir trouvĂ© de bon preneurs pour de telles pièces dans le Nouveau Mexique oriental. Les Indiens ne cachèrent jamais leur intĂ©rĂŞt pour les armes. Le chef Kiowa Lone Wolf, Loup Solitaire, se prĂ©senta effrontĂ©ment Ă  une confĂ©rence de paix en 1871 Ă  Fort Sill, Territoires Indiens, tenant fermement dans chaque main une carabine Spencer de contrebande.

Par la suite, le GĂ©nĂ©ral William T. SHERMAN Ă©crivit au commandement de Fort Leavenworth, Kansas : Â« Je constate maintenant que beaucoup de ces assassinats et ces dĂ©prĂ©dations ont Ă©tĂ© faits par des Indiens de cette rĂ©serve, et qu’il existe un système pour Ă©changer vers le Kansas et le Nouveau Mexique les chevaux et les mules volĂ©es, contre des armes et des munitions, car ces bandes de maraudeurs se promènent partout avec des carabines Sharps ou Spencer et des fusils Henry, et elles sont approvisionnĂ©es avec des cartouches ad hoc. Â» Le trafic Comanchero fleurit Ă  partir de la Guerre Civile. En 1871, le journal « Daily New Mexican Â» estimait que plus de 30 000 tĂŞtes de bĂ©tail avaient Ă©tĂ© menĂ©es vers l’intĂ©rieur du territoire par les Comanches pendant les trois mois prĂ©cĂ©dents. L’éleveur Texan Charles GOODNIGHT, lui-mĂŞme victime de vols de bĂ©tail par les Comancheros, estimait qu’en deux ans seulement, 300 000 bovins et 100 000 chevaux avaient Ă©tĂ© volĂ©s dans son Ă©tat pour entretenir ce genre de commerce. Les dĂ©prĂ©dations continuaient en une chaĂ®ne sans fin d’épanchements de sang et de vols, au fur et Ă  mesure que les armes arrivaient aux mains des Indiens. En Janvier 1869, Â« environ une centaine de guerriers armĂ©s chacun de deux six-coups et d’un fusil Spencer… Â» attaquèrent le village de Gatesville au Nord d’Austin, tuant dix colons et emmenant plusieurs femmes et enfants pour les vendre plus tard aux Comancheros. Le mois de Mars suivant, le Consul des Etats Unis Ă  Piedras Negras, Nouveau Mexique, Ă©crivait que les Indiens faisaient des Ă©changes en pleine ville, Â« bien armĂ©s de carabines Spencer et de revolvers. Â» En Avril 1873, un journal du Texas relatait une bagarre rĂ©cente près de Camp Colorado, oĂą une douzaine de braves, armĂ©s de Spencer, avaient dĂ©fiĂ© les colons. Ce mois d’AoĂ»t-lĂ , quinze Comanches, armĂ©s de fusils Â« Winchester, Henry et Spencer Â», se heurtèrent Ă  la milice locale au cours d’une bataille acharnĂ©e en haut de Packsaddle Mountain, la Montagne de la Selle de Bât. Toutefois, vers le dĂ©but de 1873 et Ă  cause du vigoureux harassement par les militaires, le commerce des Comancheros commença Ă  dĂ©cliner. Les Comancheros plus ardus rĂ©pondirent en traçant leurs pistes Ă  chariots plus au Nord de la rivière Canadian et un marchand effrontĂ©, Juan PIEDA, lança un dĂ©fi public Ă  l’ArmĂ©e, mettant les troupes en demeure de l’attraper si elles le pouvaient.

Il y avait encore de l’argent Ă  faire dans le commerce, mais les conditions changèrent rapidement au fur et Ă  mesure que les Blancs pĂ©nĂ©traient dans les Staked Plains en nombres de plus en plus grands. Les Ă©quipes d’experts et de gĂ©omètres, envoyĂ©s lĂ  pour un projet de ligne de chemin de fer, Ă©cumèrent le Llano avec des gens qui n’étaient lĂ  que provisoirement mais avec leurs Winchesters, et Ă  partir de l’étĂ© 1874, les chasseurs de bisons Ă©liminaient les grands troupeaux qui y paissaient encore. En voyant leur patrimoine menacĂ© par la disparition des bisons, les Kiowa, les Comanche et les Cheyenne du Sud se rassemblèrent dans une tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e de repousser les intrus hors de leurs territoires de chasse. A la fin de Juillet 1874, des centaines de colons avaient Ă©tĂ© tuĂ©s dans la Cimarron Valley, et mĂŞme près de Fort Bascom, comme les raids s’étendaient vers l’intĂ©rieur du Nouveau Mexique. Au mois d’AoĂ»t, on prĂ©parait une grande campagne contre les Indiens, la Red River War, la Guerre de la rivière Rouge, avec cinq colonnes de soldats qui sortirent des postes du Texas, du Nouveau Mexique, du Kansas et du Territoire Indien, pour attaquer les hostiles sur le terrain. Après une avance forcĂ©e, ces colonnes convergèrent en amont de la Rivière Rouge et dispersèrent ou forcèrent Ă  se rendre la plupart des bandes fugitives. A cette Ă©poque, quelques Comancheros virent la fin de leur commerce se rapprocher de plus en plus et l’abandonnèrent pragmatiquement pour s’enrĂ´ler dans l’ArmĂ©e comme Ă©claireurs contre leurs anciens clients. On continua Ă  se livrer des batailles sporadiques et mineures, contre des braves dĂ©fiant tout le monde, mĂŞme après que les tribus fussent enfermĂ©es dans leurs rĂ©serves. En 1880, une compagnie de Texas Rangers, sous le commandement du Capitaine George W. ARRINGTON, intercepta un groupe d’Indiens Pueblo Comancheros qui traversaient les Staked Plains pour se rendre vers un lieu de rendez-vous. Les Rangers confisquèrent leur chargement d’armes, qui consistait en« principalement des fusils Spencer et des cartouches Ă  percussion annulaire Â», se rappela l’un des hommes de loi. Le CapitaIne ARRINGTON relâcha les Pueblo en les prĂ©venant que si jamais il les retrouvait Ă  nouveau sur ce territoire, il leur ferait tirer dessus Ă  vue. Il ordonna ensuite Ă  ses hommes d’enterrer les armes et les munitions près de leur camp. L’auteur ne dit pas si les Comancheros ont, ou n’ont pas, surveillĂ© les Rangers de loin pour voir ce qu’ils faisaient avec leur came, puis s’ils sont revenus en douce pendant que les Rangers Ă©taient partis, pour dĂ©terrer les caisses et les rĂ©cupĂ©rer. SĂ»rement ont-ils laissĂ© tomber, peut-ĂŞtre parce qu’ils avaient trop les foies. Quelque part dans le Llano Estacado, au Nord du vieux Fort Elliot, reposent les restes rouillĂ©s des vestiges d’un vieux trafic qui fit baigner la frontière du Sud-Ouest dans un bouillonnement de sang pendant des gĂ©nĂ©rations. Dis-moi juste oĂą elles sont, ces caisses, et je m’en vais te les chercher, moi, ces Spencers et leurs cartouches ! Les armes portĂ©es et vendues par les Comancheros avaient Ă©tĂ© d’un cĂ´tĂ© les instruments d’efforts sordides de gens qui recherchait la richesse, et de l’autre ceux du combat dĂ©sespĂ©rĂ© d’un peuple fier qui refusait de se faire balayer par une marĂ©e de civilisation Blanche.

A la fin, les rĂŞves et les espoirs qu’on avait tant dĂ©fendus jusqu’au sang avec le trafic des armes, furent dĂ©laissĂ©s avec le mĂŞme aspect qu’une douille pour Spencer que l’on vient de tirer, c’est-Ă -dire brĂ»lĂ©e, sale et vide. Aujourd’hui, l’herbe a repoussĂ© depuis longtemps sur les pistes tracĂ©es par les chariots des trafiquants, pendant que les vieux os des guerriers morts se sont rĂ©duits en poudre et se sont mĂ©langĂ©s avec la poussière qui chevauche le vent par dessus le Llano Estacado. N’oublions pas le cactus et le vautour posĂ© dessus.

……………………………………

Retour en haut