Sous influence

Marche forcée dans le brouillard de l’opium

Traduction d’un article de James STREET paru dans D.G.W. Blackpowder Annual 1990

 

Le 21 Novembre 1864, le Général Confédéré John Bell HOOD sortait à cheval de Florence, Alabama, à la tête de son Armée du Tennessee. Bien que dans une grande souffrance physique, il avait gardé le commandement de ses forces pour se rendre à Nashville, la capitale de l’état du Tennessee. C’est là que HOOD se proposait d’écraser les troupes Fédérales qui étaient concentrées sous l’œil sévère du Major General Gorges Henry THOMAS, dit le « Rocher de Chickamauga », et d’inverser ainsi le cours de la Guerre Civile américaine à l’Ouest. Huit jours plus tard, HOOD, attaché à son cheval, son bras gauche n’étant plus qu’un souvenir inutile de la bataille de Gettysburg, sa jambe droite manquante depuis la bataille de Chickamauga, merde alors, ça commence bien, les généraux se sont déjà transformés en robocops super durs après avoir perdu des morceaux à travers le pays, leurs hommes qui avaient fait de même préférant être démobilisés, s’approchait du village de Spring Hill, Tennessee, à environ trente miles au sud de Nashville. Comme il l’écrivit dans ses mémoires plus tard, HOOD avait l’intention d’exécuter là « la meilleure opération de ma carrière de soldat », en isolant et en détruisant l’Armée de l’Ohio du Major General John Mc. Allister SCHOFIELD qui battait en retraite, avant qu’il pût rejoindre THOMAS. Mais tout à coup, on aurait dit que HOOD avait laissé tomber son plan. Au lieu d’attaquer les Fédérés qui marchaient péniblement le long de la Columbia Pike vers Spring Hill, HOOD, dont le credo était l’attaque, lança une série d’ordres flous et se mit au lit pour le reste de la nuit. Les Fédérés passèrent et atteignirent la ville toute proche de Franklin, un peu plus au nord, intacts. Là, ils occupèrent des positions solides. HOOD les attaqua le lendemain et ses hommes furent massacrés.

Après la campagne, le Géorgien John W. TALLEY écrivit au président Confédéré Jefferson DAVIS qu’il avait entendu des soldats dire « qu’au moins une fois, ils avaient vu la plupart des officiers supérieurs, depuis le Général HOOD jusqu’à plus bas, en état d’ébriété avancée. » Il y a fort peu de chances que HOOD ait été ivre à Spring Hill, parce que ce n’était pas un gros buveur notoire. Il est plus probable qu’il ait été sous l’influence d’opiacées. Personne ne peut déterminer avec certitude à quel point l’usage de la drogue affecta les performances des militaires pendant la Guerre Civile. Mais une chose est sûre : si HOOD était dépendant des atténuateurs de douleur, il n’était pas le seul à prendre des drogues. L’opium et l’alcool, dans leurs formes les plus diverses, étaient très prisés auprès des soldats et des officiers, et pas toujours pour des raisons médicales. On se rendit vite compte que le fait de boire de l’alcool était un problème réel chez les militaires. On utilisait très largement les boissons alcoolisées dans les armées de l’Union et de la Confédération, souvent comme médicaments, mais le plus souvent à l’excès. Donc chez nous, nos anciens paras d’Indochine ou d’Algérie, ou les anciens de l’Infanterie de Marine qui piquetaient sec quand ils sont rentrés, je veux dire ce qu’il en reste, c’est pas nouveau. Quoique maintenant, on a la relève, il y a ceux qui ont « fait » le Tchad, le Liban, la Guerre du Golfe, plus récemment le Kosovo, et puis les nouveaux, ceux qui auront été en Afghanistan. Mais ceux qui ont fait les campagnes plus récentes connaissent plus le chite ou la ganjah, avec leur sipsi ou leur chillom, que le bon vieux whisky ou la bière qui transforment le ventre en « œuf colonial ». Et les Russes qui sont rentrés d’Afghanistan étaient souvent « accros » à l’héro, tout comme leurs petits copains Américains quelques années plus tôt après un tour d’opérations au Vietnam. Sauf que là, c’était autre chose, ils étaient un peu comme des blessés de guerre, certains de leurs copains avaient eu des balles dans le corps ou des mines dans les pattes, eux ils avaient eu droit au poison que leur passaient leurs ennemis pour les diminuer. A la guerre, presque tous les coups foireux sont permis. Et il n’y a aucun doute que l’alcool représentait un problème pour les autorités, parce que l’ivresse émousse la discipline des soldats. Pour les officiers, l’ivresse pouvait coûter des vies humaines et des victoires. Mais il est presque impossible de dire après-coup si un officier était alcoolique ou pas, sauf s’il l’avouait. Un officier naval Fédéré exprima cependant l’opinion générale en disant qu’il « y a trois grands ennemis dans notre armée et notre marine… le premier c’est le whisky, le deuxième c’est le whisky, et le troisième c’est le whisky. » Le ministère de la guerre Confédéré avait une opinion similaire. Il donna des ordres en 1862 pour que tous les chefs suppriment l’ivresse par tous les moyens dont ils disposaient.

 

Malgré la désapprobation officielle, les menaces et les ordres, les soldats et les officiers qui buvaient continuèrent à le faire, beaucoup à leur propre détriment. Au moins dix sept généraux Fédérés et dix Confédérés terminèrent leur carrière à cause de la façon dont ils géraient leur soif d’alcool. Boire de l’alcool était considéré comme « viril » et les gros buveurs n’étaient pas rares, mais on criait honte à l’officier qui ne tenait pas l’alcool s’il buvait. Même après que le Lieutenant General Ulysses Simpson GRANT prît le commandement de toutes les armées Fédérales, avant de devenir un jour Président des Etats-Unis, sa réputation de petit buveur l’empêcha de se faire complètement accepter comme un gentleman par certains de ces confrères officiers. Le Major General Joseph HOOKER de l’Union, commandant l’Armée du Potomac de Janvier à Juin 1863, n’eut pas le succès de GRANT ni sa popularité pour diluer les effets de sa propre réputation de débauché et de buveur. Il mourut querelleur, vieux avant l’heure, se souvenant amèrement des griefs qu’il avait contre ses anciens officiers. Charles Francis ADAMS, le fils de l’ambassadeur du Président Abraham LINCOLN à la Cour Britannique de Saint-James, critiqua l’érection de la statue équestre du HOOKER juste devant l’immeuble du State House, espèce de Conseil Régional, à Boston, Massachusetts. Longtemps après la guerre, le vétéran de la Guerre Civile ADAMS fut sévère sur HOOKER dans son autobiographie : « Heureux d’avoir vu le jour au Massachusetts, il n’était à peine plus, en 1861 et à partir de cette date, qu’un militaire de West Point devenu aventurier soulard…en 1863…le quartier général de l’Armée du Potomac était un endroit où aucun homme qui se respectait n’aimait aller, et où aucune femme décente ne pouvait aller. C’était un mélange de bar et de bordel. » Il y avait les mêmes histoires dans le haut commandement Confédéré. Le Major General Benjamin Franklin GREATHAM fut accusé par le General Braxton BRAGG d’avoir été ivre lors de la bataille de Stones River, Tennessee, qui eut lieu du 31 Décembre 1862 au 2 Janvier 1863, et par le General HOOD lors de la manœuvre de Novembre 1864 à Spring Hill, Tennessee. Aucun des deux commandants ne donna de suite à l’affaire, et les accusations ne furent jamais prouvées. BRAGG, connu comme un homme qui ne buvait jamais d’alcool, releva de leurs fonctions le Major General George B. CRITTENDEN et le Brigadier General William Henry CARROLL, juste avant la bataille de Shiloh, Tennessee en Avril 1862. BRAGG énumérait la liste des fautes de CARROLL en citant « l’ivresse, l’incompétence et la négligence. » On autorisa les généraux à démissionner parce que, dans chaque camp, on préférait traiter les vices des officiers par un voile de silence. C’est seulement quand on ne pouvait plus passer outre à leur intoxication, que les officiers étaient punis publiquement. On vit un exemple flagrant de cette intoxication en service le 30 Juillet 1864, lors du siège de Petersburg, Virginia. Deux commandants de division Fédérés, le Brigadier General James Hewett LEDLIE et le Brigadier General Edward FERRERO, manquèrent d’exploiter une percée dans les lignes Confédérées alors qu’on venait de faire sauter une galerie remplie de poudre. Plutôt que de mener leurs hommes à travers le fameux « Cratère », les généraux se terrèrent derrière leurs lignes, s’apitoyant sur leur sort autour d’une bouteille de rhum. Pendant que LEDLIE et FERRERO buvaient, leurs hommes sans chefs furent encerclés dans le « Cratère » et on dénombra plus de 3 800 pertes. A travers la révolte publique qui suivit, les deux furent officiellement blâmés. LEDLIE fut autorisé à démissionner. FERRERO, commandant la seule division de soldats noirs dans l’Armée du Potomac, fut également déclaré coupable mais il ne fut pas puni. Au lieu de cela, on le nomma au grade de Major General en Décembre 1864.

 

Il n’est pas surprenant que l’usage et l’abus d’alcool fut tant répandu à la fois dans l’armée du Nord et celle du Sud. On trouvait facilement de l’alcool, sous toutes ses formes. Mais l’opium, rarement mentionné dans la littérature non médicale ou les rapports de la Guerre Civile, était également facile à trouver, que ce soit à l’état pur ou sous forme de ses multiples concoctions dérivées : le laudanum, le parégorique, la morphine et plusieurs médicaments connus. Les opiacés étaient vendus librement et légalement par les marchands de tous les jours, et utilisés par quiconque voulait se soulager de telle ou telle des plaies majeures qui affligeaient l’humanité. Sauf pour la connerie humaine. Là, ça ne marche pas. Ca n’a jamais marché. On devient juste drogué accro. Contre cette plaie-là, le seul remède, c’est la balle dans la tête, autant avant la came qu’après. Et, au XIXème. siècle, il y avait peu de préjugés à l’usage des opiacés. En tous cas, il est certain qu’il n’y avait pas l’équivalent du même sentiment que nous éprouvons de nos jours contre leur utilisation. On a utilisé l’opium depuis très longtemps, environ 6000 ans. C’était un composant important dans les médicaments Grecs, Romains et Arabes.

 

La source de l’opium, le pavot, Papaver Somniferum, était cultivé principalement dans les pays en développement. J’ai préféré « pays en développement » parce que c’est ce qu’ils sont devenus aujourd’hui, ou plutôt ce qu’il en reste. L’auteur écrit « dans les pays de civilisation naissante », ce qui n’est pas vraiment juste si l’on parle de l’Orient ou bien de l’Asie, lesquels ont connu leurs multiples civilisations bien à eux, Scythe, Egyptienne, Hittite, Perse, Indoue, Khmère ou Chinoise, pour ne citer qu’elles, bien des lustres avant que n’existât le pays de ces prétentieux d’amerloques modernes. Son pouvoir de soulager la douleur était, et il est toujours, sa plus grande contribution à la médecine. Essayez d’imaginer la chirurgie moderne sans les opiacés. L’opium était aussi prisé pour sa capacité d’influencer l’humeur et de provoquer l’euphorie. Pendant la Guerre Civile, il permettait au soldat qui s’était fait amputer de prendre de la distance avec la douleur résiduelle d’une plaie ulcéreuse ou purulente causée par le pilon, et de jouir d’un certain soulagement qui pouvait hâter sa sortie d’hôpital. Au XIXème. siècle, il n’existait pas d’analgésique non narcotique avant l’introduction de l’aspirine en 1899. On se servait des opiacés pour traiter les maux de tête, les maux de dents, la goutte, les crampes menstruelles, n’importe quelles douleurs ou maux qui sont traités aujourd’hui avec de l’aspirine ou d’autres analgésiques. Au début de la Guerre Civile, il y eut probablement quelque forme d’opium dans l’armoire à pharmacie de la plupart des foyers. Dans « La Maîtresse de la Plantation », une étude de 1982 sur la vie de la femme dans le Sud d’avant la guerre, l’auteur Catherine CLINTON écrit qu’elle trouva des remèdes domestiques, contenant tous de l’opium, contre beaucoup de maladies courantes. Elle observe : « On utilisait le laudanum très couramment pendant toute la période précédant la Guerre Civile, prescrit par fréquences néfastes pour les « maux de bonne femme »… Contrairement à l’image du vingtième siècle, le profil du dix-neuvième siècle indique que les toxicomanes se trouvaient, de façon disproportionnée, dans les hautes couches de la société du Sud, de couleur blanche et de sexe féminin. Les femmes de la famille de Jefferson DAVIS, suivie par un docteur très libéral dans ses dosages, devinrent dangereusement dépendantes. » Mais la plupart des gens qui utilisaient les opiacés ne devenaient pas des toxicomanes. Mary Boykin CHESTNUT, une figure notoire de la société Confédérée, raconta en Juillet 1861 dans son journal à Richmond, Virginia, comment elle refusa de prendre du laudanum, une teinture d’opium mélangé avec de l’alcool et de l’eau. « Je n’ai pas l’intention de me droguer maintenant » dit-elle. « Ma tête est suffisamment confuse telle qu’elle est, et mon cœur bat à en jaillir de mon corps à chaque bruit. » Plus tard, en 1865, Madame CHESTNUT fut réfugiée à Lincolnton, North Carolina. Là, on lui donna un jour par accident une surdose de poudre de Dover, un mélange d’opium et d’ipecac. Elle en dormit pendant deux jours et deux nuits. Comme le docteur lui fit remarquer qu’elle était dure à tuer, Madame CHESTNUT répliqua « Peut-être ai-je été sauvée par ce frelatage dont je me suis si souvent plainte, de tous les médicaments Confédérés. » Une fois appelés sous les drapeaux, les docteurs qui utilisaient largement des opiacés sur leurs clients civils, continuaient à les utiliser librement sur leurs patients militaires. William H. TAYLOR était aide-médecin dans l’Armée Confédérée de la Virginie du Nord, une organisation connue pour ses marches rapides. Après la guerre, il écrivit qu’il avait simplifié les motifs de se porter pâle pendant la marche, à une unique question de base :« Comment vont vos tripes ? » Sous-entendu, est-ce que vous chiez normalement ? Si elles étaient ouvertes, sous-entendu, si le mec avait la chiasse, j’administrais un bouchon d’opium. Si elles étaient fermées, je leur donnais une boule de masse bleue, un mélange composite et instable de mercure. » Du mercure ! Du poison pour donner la courante au constipé. Comme la chiasse du typographe qui manie trop de plomb. Les remèdes de l’époque donnaient donc d’autres maladies comme le saturnisme ou le cancer mais, de toute façon, le soldat était destiné à prendre du plomb dans le buffet à beaucoup plus courte échéance alors, métaux lourds pour métaux lourds, du plomb ou du mercure, c’est du kif. Un médecin Fédéré trouva une méthode encore plus rapide pour traiter ceux qui se faisaient porter pâles. Il administrait son diagnostic et son traitement depuis son cheval, distribuant de la morphine en poudre en la versant dans sa main et en la faisant lécher par le patient. Injectée par la seringue hypodermique, tout nouvellement inventée, la morphine était la forme préférée d’opium pour traiter les blessés. Et bien que les seringues fussent rares, même dans les armées les mieux équipées, on distribua 29828 onces de sulfate de morphine aux soldats de l’Union. Ce chiffre semble insignifiant comparé à aux presque 10 millions de pilules d’opium et aux 2,841 millions d’onces d’autres opiacés qui furent administrés par les autorités médicales Fédérales jusqu’en 1865.

 

Bien qu’il ne fût pas doué d’autant d’ubiquité du côté Confédéré, l’opium se trouva en quantités raisonnables jusqu’à la fin de la guerre, grâce aux infirmeries capturées et aux contrebandes passant à travers le blocus naval avec lequel les Fédérés avaient fermé les ports du Sud. Les opiacés furent utilisés à profusion pour traiter les maladies, mais c’est en soulageant les douleurs des blessés et en chirurgie qu’ils furent le plus efficaces. Le désir de ce soulagement fit que beaucoup de soldats devinrent des toxicomanes, car la douleur persistait encore longtemps après le traitement médical à cette époque-là. Et après la guerre, il était facile de trouver des anciens combattants qui souffrirent l’agonie toute leur vie à cause de blessures de guerre ou de maladies qu’ils avaient contractées pendant la guerre. Dans son livre « Paradis Obscur : La Dépendance à l’Opium en Amérique avant 1940 », David COURTWRIGHT cite une étude de 1868 intitulée « L’Habitude de l’Opium, avec des Suggestions pour le Remède » : « Des survivants de centaines de champs de bataille, mutilés et brisés, des soldats malades et rendus infirmes par leur séjour dans des prisons hostiles, des femmes et des mères devenues anxieuses et sans espoir à cause de la mort de ceux qu’elles aimaient, ont souvent trouvé dans l’opium un soulagement temporaire à leurs douleurs. » Pendant le Guerre Civile, autant le médecin de l’armée était-il une source pour se procurer de l’alcool à des fins non médicinales, autant il était, ou ses adjoints, une source pratique pour se procurer des opiacés, et pas seulement pour les petits chineurs, mais aussi pour des officiers de haut rang. Si un général voulait des pilules d’opium, quel était le médecin qui lui aurait refusé le soulagement qu’il recherchait, quand d’un autre côté il prescrivait le médicament de toutes façons ? Tout ce qu’un médecin avait à faire pour satisfaire une telle demande, c’était de se tourner vers son armoire à pharmacie, ou alors le patient pouvait se servir lui-même dans le stock libre qui s’alignait sur les étagères de l’infirmerie de l’unité. Le Dr. Charles Beneulyn JOHNSON, mettant par écrit les réminiscences des jours où il avait servi comme adjoint dans le service médical d’un régiment de l’Union, décrivait le contenu des armoires à pharmacie. « En campagne, nos stocks se limitaient nécessairement aux remèdes standards. » Il se rappelle « parmi lesquels on pourrait citer l’opium, la morphine, la poudre de Dover, la quinine, la rhubarbe, les sels de Rochelle, les sels d’Epsom, l’huile de castor, le sucre de plomb, le tannin, le sulfate de cuivre, le sulfate de zinc, le camphre, la teinture de fer, la teinture opii, le camphorata, le sirop de squills, le simple sirop, l’alcool, le whiskey, le brandy, le porto, le sherry, etc. Lorsque nous installions un camp où il était prévu de rester plusieurs jours, ces articles étaient déballés et posés sur des étagères provisoires faites de couvercles de caisses. D’un autre côté, lorsque arrivait l’ordre de marcher, les médicaments étaient à nouveau rangés dans des caisses, les bouteilles emballées avec du papier, etc. » JOHNSON continuait « Presque tous les médicaments se trouvaient sous forme de poudre ou en liquide. Les cachets n’étaient pas encore en usage, et les pilules étaient loin d’être aussi nombreuses qu’aujourd’hui… » Le docteur notait «…l’une des rares pilules que nous avions en stocks…était composée de deux grains de camphre et d’un grain d’opium. L’asafetida, la valériane et l’opium ou ses dérivés étaient pratiquement tout ce que nous avions pour supprimer la nervosité et provoquer le sommeil. »

Parmi les aphorismes que l’on attribue à cet extraordinaire Confédéré, mais à peine lettré, que fut le Lieutenant General Nathan Bedford FORREST, l’un dit « La Guerre veut dire combattre, et combattre veut dire tuer. » Tous les généraux de la Guerre Civile n’avaient pas une telle approche d’amalgame entre la guerre et la violence. Beaucoup préféraient essayer tous les moyens de défaire l’ennemi sans combattre. Ceux-là furent souvent les mêmes généraux qui n’arrivaient pas à contrôler le désir naturel de leurs hommes à rester où ils étaient, aussi longtemps qu’ils étaient saufs. L’historien T. Harry WILLIAMS appela ce phénomène « l’inertie de la guerre », ce moment où « l’armée du général commence à résister… lorsque toute l’inertie de la guerre en arrive à se stabiliser sur place, et que seule l’étincelle de son propre but et son esprit arrivera à la relancer en avant… un chef doit avoir dans sa trousse de secours une force mentale et un pouvoir moral qui lui permettra de maîtriser quel que soit l’événement ou la crise qui puisse survenir sur le champ de bataille. » Mais, les généraux inertes de cette guerre étaient-ils fondamentalement de mauvais chefs, ou bien est-ce qu’il y avait d’autres raisons de leurs glissades dans la faiblesse ? Lorsqu’il fit la liste de toutes les qualités qu’il estimait nécessaires à un bon général, le Maréchal Maurice de SAXE, grand esprit militaire de France du XVIIIème. siècle, présenta les classiques comme le courage, l’intelligence, etc. Puis il ajouta la santé.

 

Il n’est pas certain que l’issue de la Guerre Civile eût été différente si tous les généraux avaient été en bonne santé. Mais le fait est qu’ils ne l’étaient pas, et peut-être beaucoup de leurs comportements erratiques et léthargiques témoignent-ils de leur frêle santé, et de l’utilisation de l’opium, cette panacée que beaucoup de docteurs prescrivirent à tout bout de champ. Bon d’accord, ils étaient peut-être malades jusqu’à se doper à la chnoufe, mais ce n’étaient quand-même pas des petites natures ces mecs, faut avoir de sacrées couilles pour mener la charge avec un bras qui pend et une jambe qui manque, comme ce HOOD Sudiste, attaché sur son cheval avec ce moignon de merde qui devait lui faire un mal de chien à chaque mouvement, et sur un cheval au galop ça bouge, fonçant en avant sabre au clair à travers les balles adverses.

 

La santé de Braxton BRAGG aurait du l’exclure de toute considération pour un commandement sur le terrain. En 1861, lorsque le premier coup de feu fut tiré à Fort Sumter, près de Charleston, South Carolina, BRAGG avait déjà développé toute une longue liste de maladies chroniques, incluant la malaria, la dyspepsie, c’est-à-dire une mauvaise digestion, et des furoncles. Sa femme et ses amis savaient que, plus la pression était grande, plus il se plaignait, et plus il était enclin à avoir des furoncles, des maux de tête et d’autres maladies douloureuses. Son comportement en tant que chef de l’Armée Confédérée du Tennessee fut aussi mystérieux pour ses contemporains qu’il l’est encore aujourd’hui pour les historiens. Et le penchant de BRAGG pour tourner le dos à la victoire au dernier moment, quittant la bataille alors qu’il avait tous les atouts en main, fut à l’origine d’une histoire disant que, lorsqu’il mourut, il alla au paradis, et alors qu’il s’approchait des portes du paradis, elles s’ouvrirent, puis BRAGG battit en retraite. Certains critiques et historiens attribuent les échecs de BRAGG à la stupidité, l’incompétence et la lâcheté. Mais il est possible que ses erreurs aient été le résultat de sa santé et du niveau rudimentaire, voire primitif, de la médecine pendant cette guerre. Le comportement de BRAGG trahissait l’usage d’opiacés. Sur le terrain, il semblait se retirer au fur et à mesure que se développait la bataille, et perdre le sens de l’endroit où il se trouvait. Il se montra incapable d’adapter ses plans à des situations qui changeaient sur le champ de bataille.

 

Mais BRAGG n’était sûrement pas un idiot, comme le prouve sa rapidité à se déplacer en Septembre 1862, du Tennessee vers le Kentucky, pour arracher l’Etat à l’Herbe Bleue au Major General de l’Union Don Carlos BUELL. Ce n’était pas un lâche, comme le montraient ses états de service durant la Guerre du Mexique et lors de la bataille de Shiloh. Mais, lorsqu’il fut promu à un commandement supérieur, BRAGG devint plus distant avec ses hommes, évitant tout commandement actif au cours de la bataille. Son comportement pourrait bien avoir résulté d’une santé précaire, et de l’utilisation d’opiacés. BRAGG peut très bien avoir cru au contenu tout à fait infondé de son propre télégramme du 31 Décembre 1862 au Président Confédéré Jefferson DAVIS, selon lequel il avait gagné la bataille de Stone’s River dès le premier jour. L’euphorie provoquée par l’opium peut avoir produit cet effet, lui faisant croire lui-même que ce qu’il avait désespérément voulu était devenu vrai. L’euphorie peut avoir poussé BRAGG à se retirer de devant les troupes de BUELL après avoir fait prisonnier toute la garnison Fédérale de Munfordville, Kentucky, en Septembre 1862 et en capturant Frankfort, la capitale d’état. Cette même euphorie peut lui avoir fait hâter son départ vers Richmond avant la bataille de Perryville, Kentucky, en Octobre 1862, disant que son armée avait rejoint celle du Major General Edmund Kirby SMITH, alors que les forces de SMITH étaient encore à plus de cent miles. Les visions faussées qu’avait BRAGG du succès et sa paranoïa à l’égard de ses officiers après chaque défaite, pourraient avoir été les fruits de son suivi médical. Le galant John Bell HOOD, agressif, vigoureux et efficace dans l’Armée de Virginie, devint la victime de ses délires après avoir été ébranlé par une série de blessures. Il laissa ses plus beaux attributs et sa raison sur la table d’opération du chirurgien. La douleur du moignon sur sa jambe droite devait lui faire un mal horrible quand il chevauchait attaché à sa selle. Les trépidations et les rebonds, le frottement abrasif de la chair à peine cicatrisée contre le tissu rêche du pansement ou d’un tampon n’auraient pas pu être endurés sans quelque sorte d’analgésique. Un opiacé était le médicament standard. La drogue aurait fait dormir HOOD à Spring Hill, pendant que les Fédérés s’échappaient du piège qu’il leur avait tendu. La douleur était un fardeau terrible à endurer pour HOOD, mais HOOD fut encore pire à endurer pour l’Armée du Tennessee.

 

 

L’attirance qu’avait le Major General de l’Union Joseph « Fighting Joe », Joe le Battant, HOOKER pour les liquides spiritueux et les femmes sous spiritueux était de notoriété publique à l’époque où il menait l’Armée du Potomac vers la bataille à Chancellorsville, Virginia, en May 1863. Si HOOKER était vraiment un alcoolique, et s’il respectait son serment de ne pas boire pendant qu’il commandait, il est fort probable qu’il était sous opiacés pour l’aider contre le manque, les opiacés étant à cette époque couramment utilisés pour traiter le delirium tremens. Ce scénario médical pourrait expliquer ses pauvres performances sur le champ de bataille. Ou alors, c’est qu’il y en avait un autre. Le plan de HOOKER pour la bataille de Chancellorsville était excellent. Ce sont ses qualités de chef qui firent défaut au fur et à mesure qu’il tomba dans la léthargie. Le général admettait la chose lui-même. Et puis, le 3 Mai, HOOKER dit qu’il avait été heurté à la tête par une colonne cassée par un tir de canon, alors qu’il se tenait sous le porche d’une maison. Il prétendait qu’il avait très mal. Maman j’ai très bobo ! J’ai besoin d’un fix ! Vite, il m’en faut un ! Le médecin de l’Armée du Potomac, le Docteur Johnathan LETTERMAN, confirma plus tard que HOOKER avait eu très mal, mais ne décrivit pas la nature de la blessure, ni l’amplitude de la douleur, ni si l’on avait administré de l’alcool ou de la morphine. Mais le comportement de HOOKER pour le restant de cette journée-là indique qu’on a pu lui faire prendre un médicament « toxique », car il délaissa le commandement de son armée et s’en fut dormir dans sa tente. Pris sous doses plus faibles que du whisky, l’opium est un somnifère efficace.

 

Les trois généraux dont il a été question ici ne furent pas les seuls à faire preuve de comportement radicalement différents durant la bataille, des changements qui pourraient trahir l’ingestion d’alcool ou d’opium. BRAGG, HOOD et HOOKER n’étaient que de simples exemples de haut rang. Les opiacés peuvent avoir joué sur la timidité du Lieutenant General Confédéré Richard Stoddert EWELL, qui se précipita courageusement dans Gettysburg en juillet 1863, attaché à son cheval avec une jambe en moins, et poursuivant les Fédérés en les chassant hors de la ville, mais qui tomba ensuite dans l’inertie. Et que dire de l’ennemi de BRAGG, BUELL, qui s’assit derrière ses lignes pendant toute la bataille de Perryville en Octobre 1862, après être tombé de cheval ? Il y en a encore d’autres. Il ne faut pas en conclure que tous les chefs militaires de la Guerre Civile étaient des alcooliques ou des drogués. Ulysses S. GRANT était sûrement connu pour être un buveur à deux mains, mais l’alcool ne l’empêcha pas de remporter des victoires. Une autre observation importante au sujet de GRANT, c’est qu’il n’eut jamais besoin des services d’un médecin à cause d’une santé précaire. Rien que cet état de fait peut avoir été une bénédiction pour l’Union. A cause de l’état des arts médicinaux et de la science pendant la Guerre Civile, quelques officiers, faiblement étayés par l’alcool ou les opiacés, arrivèrent à garder des positions de grandes responsabilités même en étant inaptes à tout service militaire. D’autres furent retenus après avoir souffert de blessures ou contracté des maladies qui avaient diminué leurs capacités, alors qu’ils auraient du être démobilisés ou affectés à des rôles non combattants. Mais au lieu de cela, l’histoire est parfois faite d’hommes qui ne virent leur champ de bataille qu’à travers les nuages de la défonce.

 

 

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